Lorsque l’on me demande ce que je fais en tant qu’artiste, je répond «je tricote». Et pour cause ! Je me suis donné l’objectif de Tricoter la mer ! Alors je m’y tiens, rang après rang. J’en conviens, pour l’instant l’ouvrage n’est pas de taille très impressionnante. En effet, sa forme, informe et bouillonnante, n’est pas facilement dépliable. Alors je le prolonge, indéfiniment, seule chez moi, ou parfois en public. Se tissent alors de curieuses conversations qui vont de points techniques, à mon engagement d’artiste en passant par les questions de la féminité. L’objectif de ce projet «fleuve», qui ne fait que commencer, est cependant mathématiquement inatteignable et donc voué à l’échec. Alors, j’oscille, entre Pénélope, la patiente, et Sisyphe le supplicié, et j’accomplis ma tâche, en toute connaissance de cause. Consciente de l’absurdité de tout ceci. Mais faites comme le dit Albert Camus «Il faut imaginer Sysiphe Ludivine heureuse», car c’est le cas.

Ce projet à part, si on me demande ce que je fais en tant qu’artiste, je répond «je tricote». Et pour cause ! J’entrecroise, j’entremêle et j’entrelace, tout, tout le temps. Enfin surtout les médiums, les langages et les concepts. Et en effet, je ne conçois absolument pas la frontière entre les modes d’expressions en général. J’ai d’ailleurs consacré mon mémoire de DNSEP en 2012 « L’art de la fugue » au sujet exigeant et rigoureux du contrepoint et plus largement de la polyphonie pour ces raisons. L’écriture et la mise en forme de cet ouvrage m’ayant alors permis de plonger dans l’exploration captivante du champ de la musique qui m’était alors inconnu et de m’approprier son vocabulaire ; et ainsi d’expliciter l’une de mes préoccupations artistiques fondamentales : la mise en relation et l’imbrication d’éléments hétérogènes (et autonomes) au sein d’une seule et même oeuvre. Si je devais donner une suite à ce texte, il s’appellerait “Contrepoint de riz”, je pense que ce serait vraiment à l’image de mon travail.

Si je ne voulais pas parler de tout ça et qu’on me demandait ce que je fais en tant qu’artiste ? Je répondrais “je tricote”. Et pour cause ! Tricoter, c’est aussi et surtout conter. Or le récit occupe une place considérable au sein de mon travail. Conteuse au langage hybride formé tantôt de mots, tantôt de sons, tantôt de gestes ou de formes, je m’approprie les mythes et les croyances populaires, mélangeant les histoires avec la mienne, pour questionner notre rapport au monde et la société en général. Mais je ne me contente pas de dire les histoires, il me faut aussi les vivre. Je n’hésite alors pas à m’impliquer moralement et physiquement, me mettant fortement à l’épreuve, et dans une attitude de défi, afin d’explorer et de jouer avec les effets de la confrontation entre imaginaire et réel. Il paraît que “c’est folie d’entreprendre plus qu’on ne peut” (Antigone, Sophocle). Disons alors que mon travail n’est qu’un des symptômes de cette folie qui m’habite et que je nomme Art.